lundi 14 mars 2016

Les Rayons X filent...

Prologue

La lumière émise par la maglite de ma partenaire tentait vainement de repousser les ténèbres.
Bon sang, mais qu'est-ce qu'on foutait là, dans l'obscurité?
♪ Tou tou tou tou tou tou... tibidibi dibidi... tou tou tou tou tou tou... ♫

–Pfff... Y'a quelqu'un? demandai-je. Heho? Vous nous avez donné rendez-vous ici...
–Je crois qu'on s'est foutu de nous. Ton mystérieux informateur nous a posé un lapin.
–Mystérieux, mystérieux... je me doute un peu de qui...


*crac*
Je me retournai.  Personne. Nous étions seuls, au milieu de la nuit, dans un entrepôt désaffecté sinistre et...
*crac*

Je me retournai de nouveau, brusquement, braquant le faisceau de ma lampe torche en direction du bruit. Désabusé, je m'exclamai :

–Paul Bismuth? Encore vous? Remarquez, je m'en doutais, ça ressemblait fort à un de vos délires. Et c'est quoi cette perruque rousse que vous vous êtes agrafé sur la cafetière?
–C'est... pour passer incognito. Je me suis déguisé, je crois que je suis suivi.
–Incognito... Vous voulez donc passer incognito en vous déguisant en...
–En Dana Scully.
–...en Yvette Horner et en nous faisant venir Maman Koala et moi nuitamment dans un entrepôt désaffecté? Faut vraiment vous faire soigner mon vieux...
Vous savez Paul, toutes les rousses ne ressemblent pas à Scully...

–Non, vous ne comprenez pas, dit Paul, ça n'est pas un banal entrepôt, c'est...

A ce moment, le faisceau de ma lampe éclaira un symbole que je connaissais : le symbole d'un danger nucléaire... et l'entrepôt s'illumina d'un coup fortement. Je cru entrevoir des petites silhouettes trapues durant un fugace instant...
–Oh mais qu'est-ce donc? Le village des schtroumpfs?
... avant de voir se planter dans ma poitrine deux aiguillons reliés à des fils métalliques. La violente décharge électrique qui suivit m'assomma pour le compte. J'eus seulement le temps d'apercevoir Paul et Maman Koala se faire taser également.

J'ignore combien de temps je restai inconscient, mais lorsque j'ouvris les yeux, j'étais enchaîné à un mur de pierre. À côté de moi, Maman Koala et Paul Bismuth avec sa perruque de travers émergeaient à leur tour. J'étais ébloui par le violent halo d'une lampe halogène braquée dans notre direction. Plongé dans l'ombre, un homme nous faisait face, fumant tranquillement sa cigarette. Je distinguais encore les petites silhouettes trapues en arrière-plan.
♫ Le tabac, c'est tabou, on en viendra tous à bout! ♪

–Bon retour parmi nous, dit-il.
–Dites, ça vous prend souvent de taser les gens comme ça?
–Seulement les petits curieux qui en ont trop vu.

Paul commença à s'affoler :
–C'est une abduction! On a vu des cuves avec des extraterrestres et...
–Paul, c'était des caisses contenant du matériel radioactif! Et ce ne sont pas des extraterrestres, ce sont...
–... Ah... merde! Vous avez vraiment vu alors?
–Je... oui... mais... Qu'est-ce que vous foutiez avec ça dans cet entrepôt soit-disant désaffecté déjà?
–C'était juste en attente d'un stockage définitif... Sur ce site où vous vous trouvez à présent.
–Sans déconner... vous ne savez pas que c'est dangereux ces machins?

L'homme s'énerva.

–Ah non c'est bon! Vous n'allez pas nous sortir vos vieilles rengaines d'écolo à la con sur le retour... "Gna gna gna le nucléaire c'est dangereux gna gna". C'est bon quoi! Vous êtes un scientifique merde! Le nucléaire, c'est le fleuron de la technologie française, c'est la clé de notre indépendance énergétique.
–Ah mais... en plus, vous avez l'air d'y croire à ces conneries!
–Ouaih, bin , c'est ça ou le retour à la bougie pour s'éclairer, et puis c'est sans danger : nos centrales sont parfaitement sûres!
–Ouaih, alors déjà, non. Je vais vous expliquer deux-trois trucs...



1. La critique est fissile...

Les centrales nucléaires, ce sont des centrales à fission uniquement, car la fusion, on ne sait pas encore faire, à part dans une bombe. C'est d'ailleurs l'idée du projet ITER, qui va nous coûter une blinde et ne marchera probablement pas, les russes ayant déjà essayé sans succès de faire fonctionner un tokamak pendant moult années.

La fission, on en a parlé y a pas longtemps, vous vous rappelez? Je ne vais pas re-détailler, z'avez qu'à relire l'article. Bon. Tous les éléments sont potentiellement capables de fissionner, soit tous seuls comme des grands, soit en les forçant un peu.

Mais pour que ça soit intéressant dans un réacteur ou une bombe, il faut que ça dépote un minimum. La fission à papy qui se produit dans la nature et qui désintègre un atome tous les ouatmille ans, c'est la loose. L'idéal, c'est d'avoir un truc qui fissionne vite et fort. Et pour ça, il faut disposer d'une matière dite fissile, c'est à dire capable de fissionner peinard. Et pour cela, il faut un isotope :
  1. assez instable pour que la fission survienne
  2. assez abondant pour que ça dure un peu, car plus c'est long, plus c'est bon
  3. bon dealer
–Euh... "bon dealer"?

Bon dealer de neutrons dits thermiques. Ça veut dire que lorsque cet isotope fait une overdose, il va aussi produire les conditions pour que ses copains fassent pareil en leur collant des neutrons dans le museau. Dit autrement : si notre isotope se shoote au neutron, il va apporter son pack de neutrons Kontärbour® et le filer aux copains pour qu'ils se murgent aussi. Sinon aucun intérêt : la fête s'arrête avant même d'avoir commencé.

Du coup, après étude de plusieurs matériaux, le choix des savants atomistes du projet Manhattan s'est porté sur l'Uranium 235, car c'est le seul isotope fissile naturel.

–235... c'est son chiffre fétiche là? Le... truc à machin-mique... le Numéro à Monique?
Le numéro à Monique... quelque part sur le mur.

Bin non, ça serait trop simple. Son Numéro Atomique, c'est 92, le chiffre fétiche de l'Uranium. Là, on l'appelle "235" parce qu'il contient 92 protons (le Numéro Atomique de l'Uranium donc) et 143 neutrons, soit un total de 235 nucléides. Mais il a aussi des frangins : l'Uranium 238, et l'Uranium 234 par exemple (toujours 92 protons, mais un nombre de neutrons différent). Ce sont des isotopes (on en a parlé la dernière fois).

L'Uranium 235 a donc un gros noyau plutôt instable. Bon il a sûrement des excuses hein, enfance difficile, toussa... mais toujours est-il que de temps à autre quand il se prend une cuite au neutron, il se transforme carrément en... Super Uranium : l'Uranium 236 (toujours 92 protons, sinon ça n'est plus de l'Uranium, mais 144 neutrons au lieu des 143 précédents).
Oui, l'Uranium aime bien se la péter un peu lors de sa transformation en Sailor Uranium 236...

Sauf que l'Uranium 236 a le neutron mauvais : il est très instable. Genre un peu bipolaire, et il faut que ça pète. Et du coup notre noyau d'Uranium se divise en deux autres noyaux : souvent un noyau de Krypton et un noyau de Barium... et lâche aussi quelques neutrons au passage! C'est magique : il s'en met un derrière la cravate et en recrache trois! C'est un peu comme Gérard Depardieu : tu lui mets un verre de vodka dans le museau, il s'énerve un peu, se pète la gueule en scooter, et quand le toubib appuie sur son foie à l'hosto il en récoltes trois. Et de la polonaise en plus : c'est comme de l'antigel, mais en plus fort.
Bon, c'est une représentation hein, c'est pas tout à fait comme ça en réalité...

Et là ou c'est encore plus magique, c'est que dans de bonnes conditions, ces trois nouveaux neutrons vont pouvoir murger à leur tour trois nouveaux noyaux d'Uranium 235, qui vont ainsi pouvoir faire la teuf aussi avant de vomir trois nouveaux neutrons en étant complètement pétés, et ainsi de suite. C'est le principe du Binge Drinking de la Réaction en Chaîne.
Same player shoot again.

–Donc il suffit de les mettre ensemble et boum?

En gros oui.

Sauf que non.

C'est pas aussi simple que sur l'image...


Dans la réalité, chaque neutron ne se morfle pas un noyau à tous les coups : ça tire un peu n'importe comment, comme les troupes de choc de l'Empire.
Non mais franchement, là ça y était presque... allez, vas-y, essaie encore!
Et ça loupe souvent la cible... car on n'a pas l'impression comme ça, mais la matière, c'est plein de vide : à l'échelle atomique, les atomes sont super loin les uns des autres. Donc, pour que ça marche, c'est un peu les mêmes conditions que pour qu'un djihadiste réussisse à faire un carton, il faut donc des cibles :
  • assez nombreuses et rapprochées, de préférence dans un espace confiné où les tirs peuvent ricocher (comme une salle de spectacle un réacteur par exemple) : on parle de la Masse Critique à atteindre, ou de Conditions de Criticité
  • qui ne résistent pas aux balles à un bombardement de neutrons
Quand ces conditions sont réunies, BFMTV déboule et Jawad raconte ses conneries à la télé ça réactionne en chaîne. Et quand on obtient ce résultat dans un réacteur nucléaire, les physiciens qui sont de gros déconneurs disent qu'il diverge.
"–Pardon? Il dit quoi?"
Et donc, pour que ça marche, il faut une densité suffisante d'Uranium fissile, c'est à dire le 235.

Le principal problème, c'est qu'à l'état naturel, l'Uranium 235 est rare. C'est surtout de l'Uranium 238 qu'on trouve. À plus 99%. Le 235 représente donc moins de 1% dans un minerai d'Uranium (car oui, en plus, c'est tout mélangé, sinon ça serait trop simple).

Or l'Uranium 238 n'est pas fissile : il est donc plutôt difficile (oui, j'assume parfaitement ce calembour moisi) en revanche dit fertile. Je vais y revenir.

Si vous préférez : l'Uranium 238 est un gros rabat-joie que la cuite au neutron rend plutôt mélancolique, et qui refuse donc de s'éclater et de faire la teuf avec ses potes  (à moins de lui coller du neutron rapide, c'est à dire bien costaud du genre qui te décalamine le pot d'échappement, mais ça coûte une blinde et c'est plus compliqué à mettre en œuvre). Avec des neutrons lents, l'Uranium 238, il somnole, préfère aller se coucher, et lorsque le djihadiste se pointe, il est bien feinté : il a l'impression d'être au bal-musette de Pelouaille-les-Tartines car il y juste trois pelés et un tondu.

Donc pour que la fission fonctionne, il faut augmenter la proportion de l'Uranium 235 par rapport à l'Uranium 238. Pour y parvenir, on utilise des centrifugeuses spéciales (mais siiiii, souvenez-vous : celles dont les américains étaient tout chafouins à l'idée que l'Iran en avait), puisque les isotopes n'ont pas la même masse :  quand on centrifuge, le plus lourd se met au fond, et donc on les sépare comme ça, sauf que ça reste quand même assez compliqué à faire en pratique hein...

Ces centrifugeuses vont permettre d'augmenter la proportion de teufeurs d'Uranium 235 jusqu'à 5% environ pour une utilisation civile voire jusqu'à 90% pour de l'Uranium militaire (plus c'est élevé, plus ça dépote quand la réaction se déclenche). On appelle ce processus enrichissement de l'Uranium. Notons  que ce processus donne naissance à deux sous produits :
À gauche, l'uranium appauvri, à droite l'uranium enrichi.
  • l'uranium enrichi, donc, utilisé dans les centrales et les bombes nucléaires
  • l'uranium appauvri (forcément, pour enrichir d'un côté, on est obligé d'appauvrir de l'autre), un métal très lourd, dont la proportion d'Uranium 238 est encore plus importante, et qui est aussi utilisé par l'armée, pour fabriquer des munitions à haute pénétration
    Non mais... c'est bon, c'est un blog sérieux ici! Tu te casses maintenant!
Dans une bombe : le but est que ça pète. Donc on enrichit l'uranium autant qu'on peut, on colle tout ça dans le bouzin, et au moment voulu, on se met en situation de criticité.

–Et on fait ça comment?

Bin, toute la matière fissile nécessaire est déjà dans le bordel : juste séparée en p'tits paquets...
Je ne t'avais pas dit de te barrer toi?
... pour que la réaction de fission ne se déclenche pas à la débottée pendant qu'un brave technicien fixe le pétard sous le gros navion . Au moment où ça doit faire boum, on rassemble les charges. Mais attention : il faut faire très vite, car dès qu'on les rapproche, ça commence à devenir chaud et à s'agiter. Du coup, sous l'effet de la chaleur produite, ça se dilate et....

NON DÉDÉ, TU N'Y PENSES MÊME PAS!

Hum. Donc ça se dilate et ça s'éparpille un peu trop vite, ce qui peux stopper la réaction : effet pétard mouillé.
"–C'est pas moi qui l'ai dit...
–Et merde..."

Pour éviter ça, les charges de matière fissile sont mises en contact à l'aide d'explosifs classiques disposés tout autour. Ça rassemble tout ce petit monde au milieu, et ça permet de critiquer en un temps très court : la réaction en chaîne s'amorce, s'emballe direct, et pouf pastèque.


"–Oui, je sais c'est un peu décousu, mais je vous retranscris ça pèle-mêle aussi..."


2. ... mais la pratique est difficile.

Mais dans une centrale, ça tombe bien, on veut éviter que ça pouf-pastèque justement. Du coup, le but est d'approcher de la criticité (la masse critique à partir de laquelle pouf-pastèque), pour que l'uranium commence à faire la teuf tout seul, mais pas trop quand même pour que ça ne parte pas en cacahuète.

Pour arriver à ce résultat, on utilise déjà de l'uranium pas trop enrichi, éventuellement de l'eau lourde,  et des barres de contrôle destinées à calmer les neutrons et donc à modérer, voir stopper la réaction pour éviter que tout parte en couille. En gros, les barres de contrôle, c'est un peu le SAM de la réaction nucléaire.
Un neutron, ça va, trois neutrons, bonjour les dégâts!

–De l'eau de Lourdes? Il faut donc un miracle pour que les réacteurs n'explosent pas?

Non, de l'eau lourde. Rien à voir avec Bernadette Soubirou. Le genre d'eau qui fait des vannes foireuses ou qui a bouffé trop de Macdal.
L'eau lourde subit un entraînement intensif auprès de Kev Adams pour parvenir à ce résultat.

–Sérieusement?

En fait on dit qu'elle est lourde, car elle effectivement un peu plus lourde que de l'eau ordinaire. L'eau, c'est une molécule, composée de trois atomes : deux atomes d'Hydrogène (H), et un atome d'Oxygène (O) (le fameux H2O). Dans l'eau lourde, on remplace l'hydrogène classique dont le noyau contient juste un proton, par son isotope, baptisé Deutérium, qui contient un proton + un neutron. Le deutérium est donc de l'Hydrogène (un seul proton), mais environ deux fois plus lourd puisque il a bouffé un neutron en plus. Ça permet d'avoir une eau plus lourde, plus dense, qui laisse donc moins facilement passer les radiations, et permet donc de mieux ralentir les neutrons dans un réacteur nucléaire, et éviter que la réaction s'emballe.

Les barres de contrôle jouent le même rôle : on les intercale plus ou moins entre les barres d'uranium du réacteur pour ralentir ou accélérer la réaction.
Ça rentre et ça ressort, ça va et ça vient...
Le but est que ça chauffe : assez pour faire bouillir de l'eau, mais pas trop fort pour que ça ne risque pas de faire pouf.
"–Oh zut, je crois que les barres de contrôle nous ont lâché..."

–Et si ça chauffe trop quand même?

Dans ce cas, pour interrompre la réaction, on insère complètement les barres de contrôle, et on prie pour que le coup ne parte pas tout seul quand même ça ne chauffe pas trop pour ne pas qu'elles fondent. Car l'insertion complète des barres de contrôle ne stoppe pas net la réaction, ça prend un peu de temps...

–Ok, donc si ça ne fonctionne pas, ça explose? Comme une bombe nucléaire?

En fait non : contrairement à une bombe A, une centrale ne peut pas provoquer une explosion nucléaire.

–Ah bon? Pourquoi, l'Uranium n'est pas assez fortuné?

Riche. Pas fortuné. Non, l'enrichissement affecte surtout l'intensité de la réaction (gros boum ou petit boum). En fait, ça n'explose pas parce que le cœur du réacteur, serait vite éparpillé par une réaction en chaîne commençante, ce qui arrêterait derechef la dite réaction. Coïtus interruptus. C'est pour ça que dans une bombe, des explosifs classiques sont utilisés pour garder tout ce p'tit monde rassemblé au centre le temps que ça pète, un peu comme dans un congrès Europe Écologie Les Verts.

–Mouaih... à Tchernobyl et Fukushima ça a fait "pouf" quand même...

Oui, mais ça n'était pas une explosion nucléaire : juste un prout une petite explosion de gaz. En effet, dans le cœur du réacteur, ça chauffait. Ça chauffait tellement que les barres de contrôles ont fondu (et perdu ainsi toute efficacité), de même que les barres d'Uranium, pour former une grosse flaque au fond du réacteur, ce qu'on appelle en termes techniques une Grosse Bouse Radioactive un Corium, à très haute température dans lequel les réactions nucléaires se poursuivaient tranquillou-billou. Ces réactions produisent de la chaleur (beaucoup), des radiations (plein) et toute une foultitude d'isotopes divers et variés très radioactifs. Comme c'est très très chaud, ça fait fondre le fond de la cuve du réacteur, la dalle de béton qui est en dessous, et ça s'enfonce dans le sol. Jadis, on craignait même qu'une centrale qui se situerait en amérique du nord et dont le réacteur fondrait produise un corium qui poursuivrait sa route jusque de l'autre côté de la terre et que ça déboule en Chine, d'où le terme de "Syndrome Chinois".

Quand on parle de fusion du cœur, ça peut prêter à confusion, car ça n'est pas une réaction de fusion nucléaire, mais une fusion au sens physique du terme : ça fond, ça se liquéfie. Comme un eskimo dans les mains de ton gnome sur la plage.
–J'sens comme un coup de mou là...
Parmi les sous-produits de la fission dans le corium, il y a de l'Hydrogène : c'est son explosion qui souffle le bâtiment en général et qui balance dans la nature toutes les saloperies radioactives qui sont produites en dessous.

–C'est ça le fameux nuage?Les "retombées"?

Oui. Mais rassurez-vous, il parait qu'il ne passe pas les frontières de notre pays contrairement aux réfugiés syriens et aux terroristes belges.

–Bon ok mais... Tchernobyl c'était une vieille centrale mal entretenue, et Fukushima était sur une zone sismique. En France, c'est pas aussi dangereux...

Croyez-vous?


3. ♫ Je vais bien, tout va bien! ♪

Nos zélites pronucléaires aiment proclamer à qui veut l'entendre que les centrales nucléaires françaises sont beaucoup plus sures. Notons que ce discours pouvait encore s'entendre lors de Tchernobyl compte tenu de la déliquescence de la machine industrielle soviétique de l'époque, mais qu'il passe plus mal lors de Fukushima, le Japon étant plutôt réputé pour sa haute technologie.

Cette affirmation est, du reste, franchement fantaisiste, puisqu'un accident de type Fukushima a déjà failli se produire chez nous, près de Bordeaux, à la centrale du Blayais... Suite à la violente tempête de 1999, la centrale s'est retrouvée inondée, au point de mettre en péril le système de refroidissement, alors particulièrement exposé. Ce jour là, on frôle la catastrophe : si l'inondation s'était poursuivie, c'était l'accident majeur. A tel point que le maire de Bordeaux de l'époque, un inconnu nommé Alain Juppé, envisage l'évacuation de la ville.
"–C'est bon, tout est sous contrôle. Jusqu'ici, tout va bien. Jusqu'ici, tout va bien..."

Inutile de vous dire que l'état de vétusté du parc nucléaire français n'arrange rien, ces derniers temps, de nombreux médias se chargent de vous le rappeler. N'oublions pas que la majeure partie des centrales nucléaires françaises ont plus de 30 ans...

Reste l'idée que c'est un fleuron technologique. le savoir-faire français-toussa. Ou pas. Il suffit de voir l'accumulation de retards et de surcoûts sur les différents chantiers d'EPR de par le monde. Mais siiiii : l'EPR! Le renouveau du nucléaire français! Le fleuron de notre... hem. Oui. Bon. Visiblement, le fleuron est un peu terni. D'autant que la technologie EPR n'a rien de réellement révolutionnaire : elle change juste les conditions de fonctionnement de la centrale, mais ça reste au final une centrale à fission classique, qui utilise le combustible classique.

Quant à l'indépendance énergétique de la France, franchement, presque. Enfin sauf que la dernière mine d'uranium du pays a fermé en 2001. La quasi totalité de notre uranium vient donc du Niger, ce pays proche et paisible.

Et puis cette technologie "d'avenir" date des années 50. Et oui, les centrales nucléaires les plus récentes, EPR inclu, fonctionnent sur le même principe de base que les générateurs des premiers sous-marins à propulsion nucléaire. Tout au plus, on a amélioré le rendement, augmenté la taille, et ajouté quelques sécurités. Autant dire que le risque d'un incident en France tôt ou tard est réel. Et nombreux sont ceux qui s'en inquiètent.

La seule innovation concrète de ces trente dernières années : le surgénérateur Superphénix!


4. Tel le Phénix, le nucléaire français renaît de ses cendres! Ou pas.

Le Phénix, gracieux oiseau de feu de la mythologie qui... heu...
On l'a dit, historiquement le choix de l'uranium comme "carburant" nucléaire, est principalement lié au fait qu'il s'agisse du seul isotope fissile naturel, même si techniquement, d'autres matériaux comme le Thorium pourraient faire l'affaire moyennant quelques aménagements technologiques.

Principalement, mais pas que. Ce choix est aussi lié aux propriétés de l'isotope majoritaire : l'uranium 238. En effet, l'Uranium 238, majoritaire donc, est non fissile. Ce qui est bien ballot quand on veux faire de la fission me direz-vous...

Sauf qu'il est en revanche fertile. C'est à dire qu'en capturant un neutron, il va se métamorphoser en un autre isotope, l'Uranium 239, instable, qui va se transmuter (cf article précédent), et donner naissance à un nouvel élément qui lui peut fissionner, en l'occurrence : le Plutonium 239 (qui n'existe pas à l'état naturel sur Terre ou juste à l'état de traces). Du coup, dans une centrale classique, comme il y a de l'uranium 238 dans les barres de combustible, l'un des "déchets" produits est du Plutonium : très radioactif, extrêmement toxique, et dont la période (cf articles précédents) dure 25.000 ans.

–Bon, et alors? En quoi ça motive le choix de l'uranium? C'est plutôt chiant ça...

Bin je viens de le dire, le plutonium, lui, est fissile.

–Euh... du coup, c'est pas vraiment un déchet non? Pourquoi s'emmerder à continuer d'enrichir l'Uranium plutôt que de réutiliser ce Plutonium?

Justement, ce plutonium est en partie réutilisé. Dans l'armement. Les bombes nucléaires pouvant parfaitement fonctionner avec du plutonium, et dépotant même un peu plus au passage. D'où l'intérêt de la filière Uranium pour les militaires d'ailleurs. Le choix de cette filière est avant tout stratégique.

–D'accord, donc c'est un choix militaire... super.

A la base oui. Mais les ingénieurs du nucléaire français espéraient aussi pouvoir l'utiliser dans le nucléaire civil, compte tenu des stocks détenus par la France grâce au retraitement des déchets à la Hague. Un nouveau combustible, né des cendres de l'ancien. Comme le Phénix. Et en plus, ça consommerait les déchets.
"–Un instant Marty, je fais le plein de le DeLorean..."

–Ah bin c'est super ça! Il est où le problème alors?

Et bien, dans une centrale, c'est plus compliqué que dans une bombe, parce que le Plutonium a besoin de neutrons rapides pour fissionner correctement. Or les centrales classiques sont à neutrons lents.

–Euh... ok... bin, il suffit de re-régler les radars automatiques pour qu'ils ne se prennent plus de prunes, c'est tout...
C'est en faisant n'importe quoi qu'on devient ingénieur dans le nucléaire.


En fait, c'est un problème structurel : on est obligé de refroidir les réacteurs pour qu'ils ne nous pètent pas à la gueule trop souvent. Du coup, on utilise un circuit de refroidissement avec de l'eau. Mais l'eau ralentit les neutrons.

–Ah merde...

Du coup, il faut trouver un fluide qui permette le refroidissement sans ralentir les neutrons.
–J'ai bien un truc à proposer...
–ENCORE TOI???

–Et ça existe?

Ah oui, carrément : le sodium liquide.

–Ah bin c'est cool, il suffit de faire des centrales avec un circuit au sodome liquide alors...

Sodium. Et c'est fait : ce sont les surgénérateurs de type Superphénix.

–Hum. De mémoire, il était pas arrêté ce bouzin là?

Ah bin si, carrément. Il n'arrêtait pas de subir des pannes et des incidents plus ou moins graves. Il faut dire que le sodium a un gros défaut. Il s'enflamme au contact de l'eau, et peut même provoquer une explosion. Et du coup, pas question d'utiliser de l'eau pour éteindre l'incendie voyez... Et le soucis, c'est que de l'eau, on en trouve un peu partout. Ne serait-ce que l'humidité de l'air.

–Ah. Oui. Mince...

N'est-ce pas. C'est d'ailleurs la raison qui fait qu'aucun pays n'a pu fabriquer à ce jour de surgénérateur réellement fonctionnel dans la durée. Du coup, une fois les bombes atomiques fabriquées, on ne sait plus trop quoi faire des stocks de Plutonium. On en met un peu dans le combustible des centrales classiques, pour former ce qu'on appelle le MOX. Et le reste, bin, on le stocke en attendant.

–En attendant quoi?

Je ne sais pas. Une hypothétique et improbable révolution technologique. Ou que ça disparaisse tout seul, comme les chaussettes dans le lave-linge peut-être... A défaut, on finira par enterrer tout ce merdier histoire de faire des blagues aux archéologues du futur.
–Venez voir professeur! J'ai trouvé une poterie antique!

Epilogue

L'homme à la cigarette ne disait rien après cet exposé. Il semblait pensif. Soudain, il étouffa un juron : la flamme de sa cigarette venait d'atteindre ses doigts.

–Le tabac est mauvais pour la santé, dis-je... Notez, vu les bidons de déchets radioactifs que vous entreposez ici, ça ne changera pas grand chose.

L'homme paraissait contrarié.

–Vous en savez beaucoup. Beaucoup trop...
–Que comptez-vous faire de ces déchets nucléaires? intervint Paul, guère rassuré.
–Oh, rassurez-vous, ils ne sont ici qu'en transit. Vous comprenez, ça commence à se voir qu'on ne sait plus où les mettre. Et les écolos font chier à pointer du doigt tous les manquements aux règles de sécurité. Alors, il a été décidé de les entreposer à un endroit où il sera difficile d'aller les chercher...
–Et où ça? demande maman Koala. Et où sommes-nous d'ailleurs?
–Ça, vous n'allez pas tarder à le savoir, dit l'homme en s'avançant dans la lumière.

Nous le reconnûmes immédiatement. Il se tourna vers une des petites silhouettes trapues qui se trouvait derrière.

–Passe-Partout, va avertir Felindra que ses tigres vont avoir un supplément de ration ce soir. Et va chercher La Boule pour les emmener.
Vous ne pensiez quand même pas que c'étaient des extraterrestres non?

–Vous ne vous en tirerez pas comme ça Père Fourras, dis-je.
–Que vous croyez... Mouhahaha! Profitez bien du temps qui vous reste! fit-il en retournant une clepsydre et en sortant.

Notre situation était délicate. Nous étions enchaînés, et nous allions bientôt finir dans l'estomac d'un tigre.

–Il faut qu'on sorte!!!! s'affola Paul.
–Il faut qu'on se détache, dit maman Koala. Est-ce que tu vois la clé?

C'est alors qu'un puissant bruit de moteur se fit entendre, suivit d'une explosion qui nous projeta au sol. Nous relevâmes en toussant, couverts de poussière... mais libres, nos chaînes pendaient lamentablement, plus rattachées à rien. Par l'ouverture dans le mur, j'apercevais une partie du Fort Boyard, puisque c'est bien là que nous étions retenus prisonniers. Et face à nous, un hélicoptère de combat soviétique customisé se maintenait en position. Au poste de pilotage, Youri, mon garagiste.

–Papa Hérisson. Toi scientifique. Toi venir. Je problème avec grille-pain de moi : cœur réacteur en train fondre. Lui s'enfoncer dans sol.
–Ton grille-p... celui que tu as rafistolé avec un bout du réacteur nucléaire du Koursk?
–Da.
–Ah. C'est emmerdant.
–Da. Je craindre explosion atomique.
–Ah pour ça mon p'tit Youri, je te rassure, ça ne risque pas. Par contre... le syndrome chinois... ça peut...
–Syndrome chinois?
–Je vais t'expliquer...

Youri nous hélitreuilla sans tarder hors de ce lieu mortifère devenu l'entrepôt secret d'Areva, sous les regards dépités du Père Fourras, de La Boule et surtout des tigres.

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