lundi 20 février 2017

La boite me nuit

–Et tu bosses dans quoi exactement toi?

A cette question qui vous a sans doute déjà été posée, il y a une chance non négligeable que vous fassiez, comme moi, partie de la proportion non négligeable de la population qui fera une réponse du genre :

–Oh, bin, je suis dans une boite qui...
"–To be or not to be a Shrodinger's cat..."


La suite de la phrase est sans réel intérêt : vous bossez dans une boite. Cette seule partie de la réponse en dit déjà long sur votre façon de considérer votre travail. D'autant qu'il y a de fortes chances que pour vous rendre dans cette "boite", vous utilisiez quotidiennement votre caisse, ou éventuellement le tube pour peu que vous viviez dans une ville qui en est équipée, et que le midi vous vous fassiez réchauffer une boite ou une barquette à la cantoche.

Ajoutons que selon toute vraisemblance, vous avez intégré cette boite quelques années après avoir quitté le bahut... et que si vous êtes encore jeune, vous sortez sans doute encore en boite pour vous détendre la samedi soir. Autant vous dire que vous êtes mal barré : vous êtes atteint d'un terrible syndrome, le syndrome de la p'tite boite.
La boite de la honte...

Consolez-vous : d'une certaine façon, vous n'y êtes pas pour grand chose, car le syndrome de la p'tite boite touche la quasi totalité de notre société.

Oui : aussi con que ça puisse paraître, nous passons notre temps à essayer de rentrer dans des boites ou des p'tites cases, et ce, nonobstant le fait que la forme général d'un être humain (que nous qualifieront de patatoïde pour être sympa) ne s'y prête guère...
Ah bin ça, c'est toujours plus facile en théorie hein...
Car oui, si on réfléchit deux minutes, tout est fait pour tenter de nous réduire à un nombre limité de choix binaires...
  • fille ou garçon
  • homo ou hétéro
  • vaginale ou clitoridienne
  • bleu ou rose
  • fromage ou dessert
  • droite ou gauche
  • scientifique ou littéraire
  • madame ou mademoiselle
  • un sucre ou deux
  • etc...
    "...ceux qui ont un flingue chargé, et ceux qui creusent. Toi tu creuses."
... ou de compartiments bien délimités...
  • tranche d'âge
  • très satisfait/satisfait/moyennement satisfait/peu satisfait/pas du tout satisfait
  • style musical
  • catégorie socio-professionnel
  • signe astrologique
  • type de personnalité
  • couleur préférée
  • etc...

Regardez bien autour de vous : ces formulaires qui sont censés vous décrire de la façon la plus précise possible sont innombrables. Et ça commence dès la naissance, lorsque le pédiatre qui vous examine inscrit vos mensurations (taille/poids) dans les p'tits graphiques qui vont bien avec leurs jolies courbes pré-tracées de moyennes standard. Gare à vous si vous vous en écartez : si la nature aime bien la diversité, notre société de consommation en revanche elle, pas trop.

Hélas les enfants n'aiment pas se conformer aux règles, aux normes... heureusement, l'école est là pour les faire rentrer dans le moule. Avec de jolies notes qui montrent si vous êtes bien standardisé ou pas assez.

Pardon? Vous dites? L'école sert à éduquer, instruire et à apprendre à réfléchir? Vous êtes sûrs que nous avons fréquentés la même école?
C'est plutôt ça...
L'école prétend sans doute apprendre à réfléchir, mais dans la pratique son rôle se borne à transmettre une éducation standardisée (les fameux programmes, socles communs et autres connaissances exigibles) tout en essayant de rendre les élèves le plus conformistes possibles (on lève la main avant de parler, on fait sa démonstration mathématique de telle façon et pas telle autre, on fait sa rédaction selon telle structure, etc...).

Ça n'est même pas par incompétence de la part des professeurs : juste par conformisme de leur part. Ils restituent ce qu'on leur a appris, de la façon dont on leur a appris. Et ceux qui voudraient changer ces méthodes traditionnelles sont souvent assez mal vus. De toutes façons, chez nous l'enseignent est sélectionné par concours : on filtre les individus les plus conformes au standard, qui connaissent leur matière sur le bout des doigts, sans se préoccuper de leur capacité à transmettre leur savoir. La pédagogie n'est d'ailleurs vaguement abordée qu'en seconde année de CAPES, donc APRES l'obtention du concours. Et encore, souvent sur le tas dans le meilleur des cas. Et le privé, c'est pareil : le concours (CAFEPS) est d'ailleurs exactement le même. Seul le nom change.

Même les grandes écoles prestigieuses (polytechnique, l'ENA, etc...) n'encouragent rien moins qu'une forme délétère de conformisme : les places étant limitées, seuls les "meilleurs"  sont sélectionnés, c'est à dire ceux qui se conforment le plus à la norme désirée en terme de savoirs mémorisés (et pas nécessairement compris), de respect d'un cadre rigide, et de capacité à marcher sur la gueule de ses collègues (puisque les places sont limitées).
Il ne peut en rester qu'un. Désolé. Hin hin.
Dit autrement : on sélectionne des tueurs méthodiques et robotisés comme le dit Albert Jacquard :


Et malheur à celui ou celle qui prendrait trop de liberté avec les règles de l'école : celui ou celle-là se verrait alors frappé du sceau infamant de "l'élève perturbateur" ou "gêneur"... qualificatif qui risque bien de le/la poursuivre une bonne partie de sa scolarité. Tiens, encore une petite case d'ailleurs...

Ne croyez pas que je plaisante : mes gnomes en maternelle/primaire évoquent régulièrement les élèves "gêneurs" qui se sont fait épinglés en classe. Pas de doute, ces derniers sont catalogués, et cette image leur collera durablement à la peau.

–Oui, bon, m'enfin les maîtres et les maîtresses ne peuvent pas faire cours si c'est le bordel aussi...

Peut être... mais si ces élèves sont dissipés cela tend à démontrer que le cours est inintéressant, ou du moins pas adapté pour focaliser leur attention. Or l'intuition nous le dit, et les recherches en neuroscience le confirment : il est bien plus difficile d'apprendre si l'on n'est pas intéressé. Moralité : pour être efficace, l'apprentissage doit être ludique.

–Et puis quoi encore? Jouer pendant les cours?

Et pourquoi pas? Le jeu mobilise l'attention et les fonctions cérébrales : il a le mérite de mobiliser cette attention que les enseignants réclament dans les apprentissages. Dans la nature, tous les petits apprennent en jouant. Quand des renardeaux jouent à se poursuivre et à se battre, sous l’œil vigilant des parents, c'est une façon de s'exercer pour la chasse dont leur vie dépendra plus tard.
Bon, cet article commence à être chiant, je le sens...

C'est une question d'ergonomie cérébrale...

–De quoi? D'ergonomie cérébrale? Je connais l'ergonomie, mais l'ergonomie cérébrale... késako?

Bon. Pour soulever votre sac de courses qui pèse une tonne-flutain-de-sa-race par exemple, vous utilisez la poignée prévue à cet effet, idéalement à pleine main. Pas le côté du sac en l'attrapant par le petit doigt. La poignée est prévue pour ça et à la dimension idéale pour s'adapter à la taille de la main : c'est de l'ergonomie.
Exemple de mauvaise ergonomie

De même, pour vous saisir d'un concept intellectuel, en particulier s'il est nouveau ou ardu, il est préférable d'utiliser des poignées cognitives : c'est à dire une façon motivante et intéressante de manipuler le concept. J'imagine par exemple, que beaucoup d'entre toi, cher lecteur (ou lecteuse) se souvient moins de ses cours de SVT au collège/lycée, que de ceci :
♪ ♫ La vie, la vie, la vie la vie ♫♪

Ce dessin animé, éducatif, est un bon exemple d'ergonomie cérébrale : la présentation est ludique, et du coup, ça se retient mieux.

C'est un constat général : on apprend mieux en jouant. Tous les jeunes mammifères apprennent de cette façon... enfin, tous sauf les humains, que l'on préfère enfermer en nombre dans des salles closes afin d'y recevoir un savoir peu ludique, et en étant sanctionnés par des notes. Ça marche sans doute, à la marge, mais c'est peu ergonomique pour le cerveau. Donc peu efficace en terme de rendement.
"–Mon garçon, il va falloir bûcher si tu veux un bon job!"

Si vous en avez l'occasion, je vous recommande la lecture de "Libérez votre cerveau" du neuroscientique Idriss Aberkane, il est extrêmement instructif sur la manière aberrante dont notre système éducatif fonctionne, et sur celle beaucoup plus pertinente dont il pourrait fonctionner.

Prenons un exemple simple : jouer à Candy Crush® parait être à la portée de tout le monde, et nombre de joueurs y passeraient des heures et des heures, à réessayer jusqu'à réussir à passer un tableau. Le nombre de joueurs de par le monde est d'ailleurs considérable. En revanche, demandez aux mêmes personnes de suivre un cours de math de haut niveau et de passer des heures à résoudre des matrices mathématiques, et je ne suis pas certain que vous obteniez la même motivation. Et pourtant... un tableau de Candy Crush® n'est guère différent d'une matrice. Seule la présentation et le côté ludique diffèrent.
Bon, on reste dans les p'tites cases hein...

Société schizophrène que la notre : nous ne cessons d'espérer et d'aspirer à des idées novatrices et des "réformes", alors même que tout dans le système éducatif et le monde du travail concourt à brider les façons de penser originales. Notons d'ailleurs que, comme Aberkane le fait remarquer dans son livre, ce sont rarement les bons élèves sortis premiers de leur promo à l'école qui bouleversent le monde, mais plus souvent des individus autodidactes, parfois élèves médiocres à l'école, mais surtout anticonformistes et qui réfléchissent d'une façon différente des autres. Albert Einstein était par exemple considéré comme un élève médiocre.

Hélas, l'école n'est généralement que la première étape d'une société absurde ou tout est fait pour brider l'initiative et l'originalité : le monde du travail déteste les électrons libre. Surtout les boites qui fabriquent ou vendent on ne sait trop quoi sans originalité : leur dogme est la Norme sacro-sainte, et leur credo est la Standardisation, y compris celle de leurs employés. Pas étonnant alors que tant de gens finissent en burnout après avoir sacrifié le temps et gâché leurs capacités dans un quelconque bullshit job...

Si certaines entreprises comme Gogole™ semblent avoir compris que le meilleur moyen d'obtenir des résultats exceptionnels et une motivation sans faille de ses employés est de leur donner un environnement de travail agréable et ludique et de les encourager à développer des projets personnels, nombres de boites en sont encore à mettre en oeuvre des stratégies managériales dignes de Game of Thrones.
"–Bon, je vous laisse, je dois me rendre à mon entretien annuel..."
Tiens d'ailleurs, je me demande si les employés de chez Gogole™ disent travailler dans une boite eux...

–Oui, enfin bon... la plupart des boites encouragent quand même les éléments prometteurs à l'aide de primes et de promotions!

Oui et non : la plupart du temps, ces P&P (primes & promotions) sont surtout liées à l'atteinte ou au dépassement des objectifs.

–Bin justement, le dépassement des objectifs, c'est une preuve d'initiative, non?

Pas vraiment : sauf cas exceptionnel, ça dénote surtout la capacité à appliquer à la lettre les consignes dans un but de productivité (quand bien même cette productivité serait peut être supérieure par d'autres méthodes : l'arrivée ponctuelle d'entreprises ou de technologies dites disruptives le démontre). En gros, l'employé qui dépasse ses objectifs ne bouleverse pas le standard : il établit seulement un nouveau standard quantitatif qui pousse les dirigeants à augmenter leurs attentes vis à vis des autres employés et à pousser encore plus la standardisation... jusqu'à la rupture : burnout des employés et/ou perte de compétitivité face à une autre entreprise qui aura su faire évoluer le concept, avant de se scléroser à son tour en campant sur ce nouveau standard. Et ainsi de suite.
C'est un cercle vicieux.
Le problème de la standardisation des employés, c'est que dès lors, l'humain devient remplaçable : l'arrivée progressive des intelligences artificielles, fussent-elle Faibles (car je ne crois à l'émergence d'IA Fortes dans un proche avenir... coucou Skynet!), rend cela inéluctable. Il y aura certainement de l'opposition : au XIXème siècle, les luddites ont bien tenté de s'opposer à l'arriver des métier à tisser mécaniques qui détruisaient des emplois dans l'industrie textile... et l'on voit où on en est aujourd'hui. Mais est-ce vraiment une mauvaise chose? Doit-on vraiment s'inquiéter de voir des machines faire des métiers... de machines?

Toute la question, c'est de savoir si on pourra donner aux humains... des métiers d'humains. Quelque chose me dit que ça n'en prend pas le chemin...
♫ Antisocial tu perds ton sang froid ♪


vendredi 13 janvier 2017

L'an jeux de 2017

Avertissement liminaire : cet article pourrait probablement être considéré comme "sponsorisé" dans la mesure où le jeu "Sauve moutons" m'a été fourni gracieusement par l'éditeur Bioviva à titre de test. Bioviva ne m'a toutefois donné rigoureusement aucune consigne concernant la rédaction de mon article, et l'avis que je donne sur leur jeu s'efforce d'être impartial et objectif. Sachez donc que si vous êtes éditeur de jeux, fabricant d'articles pour enfants ou pour la famille ou encore concessionnaire Porsche (liste non exhaustive) et que vous souhaitez me voir écrire un article dithyrambique sur votre produit :
  1. je n'accepte que rarement les partenariats, beaucoup s'y sont cassés les dents
  2. je tiens à conserver mon indépendance éditoriale (d'façon, mon blog ne me rapporte rien alors je n'ai rien à perdre)
  3. je suis corruptible si on y met le prix, à vos chéquiers!
    Don totalement désintéressé à la Fondation Papa Hérisson pour le bien-être des papas qui piquent un peu.

Oyez, oyez, c'est l'heure du traditionnel (bin quoi? Deux fois c'est une tradition non?) article du nouvel an sur les jeux de société sympas en famille ou entre amis. Nous avons eu l'occasion de tester plusieurs jeux au cours des dernières semaines, et ce dans les conditions les plus rigoureuses et les plus sévères, avec des critères tels que :
  • résistance physique à la manipulation par des gnomes et/où le diable de Tasmanie qui me sert de chienne (venue à bout de bien des objets dans la maison)
    Ma Boulette en phase joueuse.
  • résilience face à la tricherie par des joueurs chevronnés ("Je ne triche pas, je prends juste mes aises par rapport à une application trop stricte et bornée des règles. Je suis créatif.")
    Ceci est une gravure montrant l'utilisation de goudron et de plumes.
  • engouement qu'ils suscitent ("Ça tente quelqu'un un p'tit "Pix"?" "..." "Ok, j'ai compris... Uno?")
    "–Formule Dé! Formule Dé! Formule Dé!"
  • l'originalité de leur concept ("Non mais ok, c'est comme le morpion... Mais les pions sont à l'effigie des héros de Star Wars tu te rends compte!!!? Et ça ne coûte qu'un rein!!!")
  • la minimisation des emballages, en mode #zérodéchet, parce que chez moi le passage des éboueurs se paie, que souvent les industriels abusent un peu, et que je n'ai pas encore détourné de caisse noire venue de Russie dans le cadre de l'élection présidentielle gagné au loto
  • le prix, parce que cf. ci dessus
Voici donc la petite sélection du moment, avec, à tout seigneur tout honneur, celui qui est plébiscité par les gnomes depuis qu'on l'a reçu...

Sauve Moutons, de chez Bioviva : un jeu à perdre la laine!

Un jeu qu'il est en 3D!
Bioviva, ça n'est pas la première fois que je vous en parle. J'aime bien cet éditeur de jeux, car il est engagé écologiquement :
  • leurs jeux sont à thématique nature/écologie (comme celui-ci, ou celui-là)
  • leurs jeux sont éco-conçus pour minimiser l'impact environnemental de leur fabrication
  • leurs jeux contiennent uniquement des matériaux recyclable (carton, bois, etc...)
  • ils minimisent les emballages autant que possible (et lors d'envois postaux, ils calent leurs colis avec des flocons de maïs au lieu des classiques flocons de polystyrène, ce qui permet en outre de s'amuser avec (les flocons de maïs se vendent d'ailleurs comme jeu de construction écolo)
    Exemple de la production gnomesque avec les flocons de maïs en question
Principe du jeu
Le "plateau" de jeu (en 3 dimensions, et facile à monter même pour des petits de 5-6 ans) représente la montagne, divisé en 3 étages comportant chacun 4 cases (un quart de chaque étage). Vous disposez d'un troupeau de 10 moutons se trouvant au début à l'étage du bas, et dont l'objectif est d'atteindre le pâturage situé à l'étage du haut de l'autre côté sans se faire bouffer par le loup. Il faut aussi éviter les cartes spéciales "foudre" et "aigle". Le jeu se joue en mode coopératif : les joueurs jouent tous ensemble pour sauver le maximum de mouton. Le loup joue en mode "automatique", mais un mode de jeu alternatif permet à un joueur de choisir d'incarner le loup et de jouer contre les autres joueurs.
♫ Elle m'a dit d'aller siffler là-haut sur la colline... de l'attendre avec un petit bouquet d'églantines...♪

Concrètement : pour gagner il faut qu'il ne reste plus de moutons sur la montagne, et qu'il y en ai plus au pâturage que dans le garde-manger du loup. Les déplacements des moutons se font à l'aide de cartes (face visible), défaussées après usage, ce qui permet d'établir une forme de stratégie. Les déplacement du loup se font en piochant des cartes dans le tas des cartes "loup" (faces cachées) : les actions du loup s'appliquent automatiquement : s'il croise des moutons en l'absence du berger, les moutons se font bouffer.

Bonméducoucésympa?
Bon mais du coup oui c'est très sympa! Le jeu est suffisamment simple pour être rapidement pris en mains par des gnomes de 5 ans (seules quelques cartes doivent être explicitées auparavant par quelqu'un sachant lire), et suffisamment stratégique pour intéresser même des adultes, et ça, c'est pas forcément courant! En plus, les parties sont courtes :  comptez un gros quart d'heure. Et le plateau en 3D rend le concept très original.

Yadédéfauts?
Franchement? Pas de défaut rédhibitoire. Je ne note que deux bémols :
  1. la boite elle-même était emballée dans du plastique (mais à l'intérieur, aucun sachet ou barquette plastique) ce qui est dommage tant on voit que le reste de la boite tend à minimiser les déchets. Bon, j'imagine que les distributeurs préfèrent, pour éviter que des pièces se fassent chaparder en rayon... Edité : Bioviva me signale que c'est une réglementation obligatoire pour les grosses boites. Dont acte : on peut au moins dire que du coup, c'est le seul plastique utilisé  ^^
  2. il y a 10 moutons, ce qui signifie qu'il peut y avoir des parties nulles (5 partout). Ce défaut est facile à corriger, s'il cela vous ennuie, en ajoutant un pion mouton (ou en en retirant un)
  3. le fait que le loup puisse parfois gagner, et donc bouffer des moutons, traumatise ma princesse guerrière. Je sens qu'un jour, le loup va voler...
Bilan
Un excellent jeu que je vous recommande vivement. Son prix conseillé (29,99€) est aussi assez raisonnable pour un jeu éco-conçu et fabriqué en France, d'autant que ce jeu plaira vraiment à tous...

–Ouaih, alors ça, je demande à voir... le coup du loup et des moutons c'est un peu gnangnan non?

Qu'à cela ne tienne : le jeu est adaptable à vos goûts et préférences.

–Ah oui? Vraiment?

Démonstration par l'exemple : voici quelques clients dubitatifs.
Patrick B. de Levallois-Perret est d'accord.
Facile : remplacez les moutons par des pions de Monopoly, rebaptisez le jeu "Sauve Biftons" et considérez que le but est de permettre à votre troupeau d'évadés fiscaux d'arriver au sommet de la montagne Suisse pour y déposer un sac de pognon dans une banque helvétique sans se faire gauler par le fisc, et en évitant les cartes "wikileaks" et "juge d'instruction". Et hop, le jeu devient beaucoup plus adulte. Et immoral aussi. Suivant.


"–Oh non! Ils ont encore tué Kenny Ikki!
–Les enfoirés!"
Hyper simple : allez chaparder les lego knight de vos gnomes ou vos petits cousins pour les utiliser en guise de pions, rebaptisez le jeu "Sauve Baston" et considérez que le but est de permettre à votre troupeau de chevalier de bronze d'arriver au sommet du sanctuaire pour défoncer la margoulette du Grand Pope sans se faire gauler par les chevaliers d'or, et en évitant les cartes "Bernard Minet" et "Animation à 4 images/seconde". Et hop, le tour est joué. Par contre, à raison de 12h par partie, ça risque de s'éterniser un peu. Suivant.


♫Et j'irai voir les p'tites femmes de Pigalle♪
Petit canaillou : ouvrez un boite de capotes pour les utiliser en guise de pions, rebaptiser le jeu "Sauve Micheton" et considérez que le but est de permettre à votre troupeau de pervers d'arriver au sommet du Carlton de Lille pour y retrouver Ramona Vulvaskaïa sans se faire gauler par la mondaine, et évitant les cartes "Nafissatou" et "Dédé la Saumure". Et hop l'affaire Carlton est dans le tribunal sac. Suivant.


Je vous trouve bien primaire monsieur...
Ohla, pas de prise de tête Manu, ça va bien se passer : prenez une boite d'attaches parisiennes en guise de pions, rebaptisez le jeu "Sauve Elections" et considérez que le but est de permettre à votre troupeau d'électeurs d'atteindre le bureau de vote sans se faire gauler par les candidats contestataires, et en évitant les cartes "hackers russes" et "effet Balladur". Et hop c'est plié.


Et on appellerait ça "Sauve Thyrion"
Il fait froid d'un coup, on sent que l'hiver arrive : prenez des glaçons au congélateur en guise de pions, rebaptisez le jeu "Sauv-ageons" et considérez que le but est de permettre à votre troupeau de sauvageons d'arriver au sommet du Mur pour se sauver les miches, sans se faire gauler par la Garde de Nuit, et en évitant les cartes "Marcheur blanc" et "maladie vénérienne". Et hop c'est fantastique.


Préhisto-nonos, de chez Haba : le jeu de l'âge de Pierre.

Un jeu où tout le monde s'appelle Pierre.
Haba, société allemande, ne fabrique pas que des jeux et jouets, mais aussi des articles de puériculture, le tout avec un crédo éducatif et respectueux de l'environnement. Bref, Haba, c'est du made in Germany, et ça rigole pas.
"–Chut, sage Rommel..."
Principe du jeu
On dispose en cercle une série de cases cartonnées représentant le "territoire de chasse" des hommes de l'âge de pierre. Chaque case représente une proie potentielle, rapportant plus ou moins de nourriture. Au centre du "plateau" ainsi formé, l'on dispose les cartes figurant les grosses proies. L'on dispose de deux figurines représentant Pierre et Pierre Dinodenis et Ospierrot (ces figurines ne sont pas attribuées, chaque joueur peut les bouger à son tour de jeu). Les deux chasseurs partent du même point, chacun dans un sens sur la "piste de chasse".
Des cartes chatoyantes!

Pour jouer, on lance cinq dés spéciaux dont les faces représentent :
  • soit Dinodenis
  • soit Ospierrot
  • soit l'une des proies majeures du centre du plateau
C'est alors un système de "pari", un peu comme au Yams : on lance les dés, et on conserve ceux qui nous intéressent avant de relancer les autres (il faut conserver au minimum un dé à chaque nouveau lancé). Chaque face "Dinodenis" ou "Ospierrot" permet de faire avancer le personnage concerné d'une case. Stratégiquement, le but est de positionner la figurine sur la proie rapportant le plus de "miams" (chaque proie ayant une valeur différente). Les faces "proie majeure" permettent de collecter la carte correspondante (qui rapporte plein de miams d'un coup) au centre du plateau si l'on arrive à obtenir trois fois la même face (sachant que l'on peut chaparder une proie déjà collectée par un autre joueur).

La partie se termine lorsque les chasseurs se croisent. Le gagnant est celui qui a le plus de "miams".

Bonméducoucésympa?
Oui, clairement ça se laisse jouer, mais passé la phase de découverte, mon gnome garçon pourtant fan de trucs préhistoriques s'est assez vite lassé. Après... il se lasse vite de beaucoup de choses hein... Il a besoin de bouger, et du coup, assis pour un jeu de société, c'est rude.
"–Et un 'ptit 'Jurassic formule dé'? non?"

Yadédéfauts?
Pas vraiment, mais les plus jeunes auront du mal à établir une stratégie efficace dans le lancer de dé (quoi garder, quoi relancer). On ne peut jouer à ce jeu que jusqu'à la tombée de la nuit.
Après, on n'y voit plus rien.

Bilan
Un bon jeu malgré tout, et peu coûteux, puisque le prix conseillé et de 9,95€ seulement sur le site de Haba. Un jeu qui est donc recommandé pour toutes les bourses...

mercredi 28 décembre 2016

Le principe de la chocotte-minute

Le gros problème avec la connerie, c'est qu'elle a quelque chose de furieusement universel. Je veux dire : on est tous le con de quelqu'un hein... Pire : on a tous nos moments où on se sent un peu con, parce que brièvement on a agi sans réfléchir ou bien que l'on s'est précipité un peu trop.
Oui, bon, après pour certains, c'est plus un mode de vie voir un fond de commerce qu'un moment accidentel hein...

En général, on agi de façon con lorsque nos actions sont guidées par le cerveau limbique (plus rudimentaire) et non par le cortex supérieur (siège de la logique et du raisonnement). C'est pourquoi les réactions stupides sont souvent associées à des émotions également liées à ce cerveau limbique : l'agressivité, le désir sexuel, la peur...

Or ces réactions "limbiques" sont beaucoup plus standardisées que les réactions cognitives plus élaborées : logique, elles sont plus instinctives. C'est pourquoi ceux qui veulent nous manipuler font plus facilement appel à ce cerveau limbique, en utilisant les stimuli adéquats (agressivité, désir, peur) qu'à notre intelligence.

–Oh! Wait... ceux qui veulent nous "manipuler"? Tu vires conspirationniste? Et c'est qui? Les politiciens ?Les Chinois du FBI? Les Illuminati? Hu hu...

Presque... je voulais bien sûr parler de...
Jean-Kévin, du service marketing!
Jean-Kévin, son taf, c'est de vous fourguer le maximum possible de camelote made in China pour vous faire cracher un maximum de thune, et ainsi faire le bonheur des actionnaires de son entreprise, qui pourront ainsi se vautrer dans le luxe, le stupre et les putes de luxes. Pour y parvenir, Jean-Kévin n'a que deux moyens :

  1. vous fournir un produit indispensable et de haute qualité dont vous ne pouvez pas vous passer, par exemple un hippopotame rouge. Disons-le franchement : c'est improbable. De toutes façons Jean-Kévin bosse au marketing, pas dans l'atelier du Père  Noël... les miracles dépendent des ingénieurs, pas de lui, et les ingénieurs font rarement des miracles.
  2. utiliser la publicité (sous différentes formes) afin de vous faire croire que l'hippopotame rouge présenté représente le summum du top moumoute de la mort qui tue la vie et qu'il vous le faut impérativement.
Bon, soyons honnêtes : Jean-Kévin choisit toujours la seconde option. Sauf que cette deuxième option fonctionne bien mieux si vous êtes en mode émotionnel/cerveau limbique (Oh! Un hippopotame rouge dernier cri!!! J'en ai envie! Il me le faut!!!!) que si vous utilisez vos capacités de raisonnement (What? Wait... Mais qu'est-ce que je pourrais bien faire d'un fucking hippopotame rouge?).

Du coup, pour que la publicité fonctionne bien, il est important pour Jean-Kévin que votre temps de cerveau soit disponible pour recevoir le message qu'elle véhicule.
Ça a le mérite d'être clair.

Du coup, Jean-Kévin va privilégier le placement de ses publicités, et donc payer des espaces publicitaires dans les médias pour cela, en privilégiant les médias et leurs contenus qui vont favoriser leur efficacité.

Dit autrement, les médias gratuits (id est : qui veulent gagner du flouze en vendant des espaces publicitaires) ont intérêt à :

  1. avoir un maximum d'audience (lecteurs, téléspectateurs, auditeurs, internautes, etc...)
  2. capter suffisamment l'attention de cette audience pour que les messages publicitaires puissent s'imprimer

Et oui : quand c'est gratuit, c'est toi le produit. Et pour y parvenir, ces médias utilisent la méthode la plus basique qui soit : ils font appel à l'émotionnel, à nos bas instincts.

Bon, tout le monde connait la méthode classique : le sexe. Le sexe fait vendre dit-on, c'est pourquoi les publicitaires ont tendance à nous coller des personnes (le plus souvent des femmes) plus ou moins dénudées pour nous vendre leurs produits.
Ça ne saute pas aux yeux, mais c'est bien une voiture que l'on cherche à vous vendre. Rouge la voiture.
C'est une méthode qui ne date pas d'hier...

–Mais... enfin!  C'est stupide!? Les publicitaires s'imaginent qu'en collant l'image d'une greluche à moitié à poil ça pousse les gens à acheter? Que ça puisse exciter nos bas instincts, admettons, mais quel rapport avec l'acte d'achat? C'est complètement con!

Vous n'écoutez pas ce que je dis : le premier paragraphe de cet article évoque justement de la connerie. Le but des publicitaires est de nous rendre con (temporairement ou durablement) pour mieux nous vendre leurs merdes en plastoc merveilleux produits. L'idée sous-jacente est en réalité fort simple : en offrant un message à forte teneur sexuelle (femme dénudée, gestes sensuels, etc...) le contenu du média utilisé génère "un manque" chez le récepteur (lecteur/auditeur/spectateur), la publicité qui suit ayant pour objet de "combler" ce manque en proposant un produit de substitution (parfum, café, soda, voiture, laxatif, etc...).
Que... un substitut sexuel vous dites? Rhoooo... franchement je ne vois pas, c'est juste un soda.
–Sans déconner?

On va dire que ça, c'est l'idée de base. Après, certains émettent des doutes sur l'efficacité de la méthode. Mais le sujet est si vaste, que nous en reparlerons à l'occasion, il y a matière à un article entier.

L'autre méthode est moins connue, mais tout aussi, si ça n'est plus efficace : la peur.

–La peur?

Oui, la peur. La trouille, les miquettes, la frousse, les chocottes.

–Sans rire? La peur fait vendre?

Et bien, déjà la peur capte l'attention. C'est un premier point. Et ensuite, oui, dans un certain nombre de cas, la peur et le stress font vendre.

Notons au passage que la peur peut être domestiquée :

  • par l'entraînement : un funambule ou un alpiniste apprend à ne pas craindre le vide par exemple
  • par la connaissance, car on craint moins ce que l'on connait : si vous savez reconnaître les serpents, vous ne craindrez pas de vous faire mordre par une brave couleuvre par exemple, ou si vous parlez une langue étrangère, une personne s'exprimant dans cette langue vous semblera moins suspecte
C'est en cela que la logique et le raisonnement intelligent s'opposent aux mécanismes ataviques de la peur.

–Ok, ok, mais en quoi la peur peut faire vendre, je ne pige pas...

Ah, et bien c'est subtile. La peur, je vous en ai déjà causé dans cet article. C'est un mécanisme biologique naturel, hérité de notre évolution, et qui a parfaitement sa raison d'être : c'est un facteur de survie dans un environnement qui peut être hostile :

  • la peur permet à l'organisme de faire face à un danger imminent par la production d'adrénaline, l'accélération du rythme cardiaque et de la respiration. Le corps est alors plus réactif, prêt au combat ou à la fuite : c'est une sorte d'Etat d'Urgence de l'organisme
  • elle incite à la prudence dans des situations périlleuses : peur du vide, de la noyade, du feu... si vous avez peur, vous prenez moins de risques. Notez qu'il existe d'ailleurs des maladies abolissant le sentiment de peur : c'est très dangereux, car les individus qui en sont atteints peuvent alors se mettre en danger sans en avoir conscience.
  • elle rend naturellement méfiant face à une situation ou un individu (humain ou animal) inconnu (ce dernier pouvant représenter une menace) : par exemple, tous les mammifères craignent naturellement les serpents
    Faut pas voir le mal partout : un étranger n'est pas forcément issu d'une culture guerrière et d'une religion prosélyte et expansionniste. 

–Je ne vois toujours pas le rapport avec la publicité...

J'y viens. Comme je l'ai déjà dit, la publicité nécessite, pour être efficace, de mobiliser l'attention de la cible. Or le sentiment de peur, le stress, ont justement pour effet de mobiliser l'attention. Normal : ce sentiment se manifeste pour faire face à une menace (réelle ou supposée). En provoquant la peur ou en l'exacerbant, les médias captent notre attention... qui sera du coup plus disponible pour le message publicitaire de Jean-Kévin qui viendra s'intercaler. Cerise sur le gâteau, en situation de stress, le cerveau a tendance à encourager le "stockage" : formation de graisse dans l'organisme en prévision d'une éventuelle situation de crise, besoin compulsif de nourriture, et par extension nous avons tendance à accumuler tout ce que nous pouvons (biens, et nourriture) pour "faire face" si besoin.

En toute logique les médias jouent là-dessus : en insistant sur les informations anxiogènes, quitte à formuler les choses de façon tendancieuse, ils augmentent leur audience, et peuvent donc facturer plus cher les espaces publicitaires puisque ces derniers auront plus d'impact.

Le mécanisme est plutôt bien décrit dans cette vidéo du vidéaste Horizon-Gull (dont je vous ai déjà parlé sur Facebouc® pour ceux qui m'y suivent... l'occasion de vous rappeler que si ça n'est pas encore votre cas, vous loupez parfois des trucs, car je raconte pas mal de conneries en live) :
Ça dure environ 45 minutes comme un épisode de NCIS, mais c'est plus édifiant...

L'effet pervers non négligeable de cette méthode, c'est ce que Gull appelle dans la vidéo le syndrome du "Grand Méchant Monde" (d'après la théorie du sociologue George Gerbner). Pour ma part, je préfère parler du principe de la Chocotte-minute : à force de voir/lire/entendre des informations inquiétantes et anxiogènes, notre cerveau monte en pression et filtre la réalité selon un spectre de peur et de stress sans prendre le temps d'analyser tranquillou la situation réelle.
Oui, en plus on a tendance à projeter ses propres névroses hein...

Pour schématiser : même si dans l'ensemble tout va plutôt bien dans le pays, si les médias se focalisent sur un seul et unique fait divers (meurtre, attentat, pluie en Bretagne, mère Michel qui a perdu son chat, etc...) en multipliant les reportages/interview/éditions spéciales qui plus est abordés sous un angle anxiogène (pour capter notre attention), notre cerveau assimilera alors le grand nombre de sources (bien que ça ne concerne qu'une seule et même info) à un niveau de menace accrue. Votre cerveau limbique est sous pression : vous cédez à la peur et commencez à voir le mal partout. Bim : c'est la chocotte-minute.

Et de ce point de vue, les chaînes d'information continue constituent une sorte de summum. Logique car la raison d'être même de ces chaînes est de délivrer en continu un flot d'information. Or, la plupart du temps, l'actualité ne s'y prête guère. Du coup, le risque serait que les téléspectateurs décrochent, et que de ce fait les revenus publicitaires s'effondrent. Seule solution : maintenir le spectateur en haleine coûte que coûte, en offrant un spectacle attrayant en continu : le monde doit paraître dangereux, hostile. Et pour cela, tous les moyens sont bon :
  • utiliser un générique anxiogène (musique inquiétante, images de catastrophes, de guerres...)
  • ne pas approfondir les sujets (être trop détaillé, c'est être soporifique)
  • diffuser la moindre rumeur ou bribe d'information, même non vérifiée, surtout si elle est croustillante
  • demander l'avis du moindre people/politicien qui passait dans le studio pour sa promo ("Alors Dave, votre avis sur l'affaire des bébés congelés?")
  • faire venir des zexperts en zexpertise ("Alors Patrick Balkany, responsable de notre service Economie & Magouilles, votre avis sur l'affaire Tapie?")
  • monter en épingle le moindre fait divers, même la météo si besoin ("Bon sang, il y a du Mistral à Marseille!")
  • créer de la polémique là où il n'y en a pas ("Ça serait pas un burkini là? Mais siiiii, regardez bien!")
  • même une information positive doit être abordée sous un angle polémique, anxiogène : les bonnes nouvelles, tout le monde s'en tamponne le pingouin avec un bilboquet visiblement
Le tout, bien sûr, en intercalant quelques pages de pub au contraire bien rassurantes (produits du terroir dans une pub ambiance zen, produits d'assurance, etc...).

Un fait divers quelconque? Un potentiel suspect vaguement étranger plus ou moins arrêté pour interrogatoire? Allez coco, on fait cinquante éditions spéciales là-dessus, avec envoyés spéciaux devant le 36 quai des Orfèvres, experts sur le plateau, micro-trottoir et tout le bazar! Et on balance une pub rassurante sur un bon produit du terroir, le saucisson Cochonnerie®. On laisse infuser dans le cerveau, puis hop : un petit sondage montre que la méfiance envers les étrangers d'une autre culture/religion augmente.  Et on enchaîne sur une interview de Maraine Lapine sur l'insécurité galopante. Juste après, on balance la pub sur la nouvelle Citregeot Pipeau (made in france) bien sécurisante avec son air bag pour smartphone dans le vide-poches.

Prenons un cas d'école : l'enlèvement du chat de la mère Michel, traité par M&M's TV. Tout commence avec un générique anxiogène, composé d'une musique flippante et d'images inquiétantes...
video

Puis, arrivent les deux animateurs du plateau journalistes : Kevin Ted D’Œneux et Julie Greluche, l'air grave.
"–Bonjour et bienvenue dans cette édition spéciale. L'information vient de tomber : le chat de la mère Michel a été pris en otage il y a maintenant 1h par un forcené. La police n'a communiqué aucune information, toutefois, des sources absolument pas proches de l'enquête évoqueraient une intervention imminente du RAID au domicile d'un bougn... d'un ara... d'un français d'origine magrébine, un certain Ali Stucru. Julie?
–Oui Kévin, le présumé coupable serait apparemment déjà connu des services de police et serait, toujours selon les mêmes sources peu fiables, fiché S depuis un récent déplacement à la scierie voisine en Syrie.
–Évidemment, nous ne savons encore rien à ce stade, mais nous allons toutefois vous communiquer en boucle les mêmes rumeurs fallacieuses durant les prochaines heures. Et sans attendre, nous rejoignons notre envoyé spécial, Alain Provist, qui se trouve sur les lieux. Alain? Vous êtes bien sur place?"
"–Oui tout à fait Kévin. Pour l'instant, la police n'a rien confirmé, le préfet m'a même envoyé chier, toutefois des rumeurs infondées venant de sources plus que douteuses font état d'un forcené retranché dans un appartement du quartier. Je suis en compagnie de Jawad, qui serait apparemment le propriétaire de l'appartement. Alors Jawad, d'après des rumeurs suspectes qui courent sur Touïteur, on parle d'une affaire de terrorisme, Ali Stucru se serait semble-t-il radicalisé en allant dans une scierie. D'autres allégations sans fondement et non confirmées font état de plusieurs hommes –on évoquerait entre autre Oussama Bin Laden, Obiwan Kenobi, et l'extraterrestre de Roswell– armés de fusils d'assauts, d'explosifs et de disques de Justin Bieber, que pouvez-vous nous dire?
–Parole j'avais pas idée que c'était un dangereux terroriste moi. Quand je l'ai vu avec le chat, je lui ai dit de faire gaffe qu'il pisse pas partout... et il m'a dit de m'occuper de mes nouilles, du coup j'ai pensé qu'il voulait ouvrir un resto chinois quoi!"
 "–Un témoignage édifiant. Le RAID s'apprêterait à donner l'assaut selon une voisine, Mme Michu. Apparemment le préfet attend les instructions de la Place Beauvau, sans doute après les pauses publicitaires."
"–Merci Alain, et surtout n'hésitez pas à nous interrompre si vous avez de nouvelles rumeurs infondées à nous communiquer.
–Et pour nous aider à y voir plus clair dans cette nébuleuse histoire, voici un micro-trottoir réalisé auprès d'une vieille à cheveux bleus qui devrait nous permettre de savoir quoi penser."
"–Tout ça, c'est à cause de la recrudescence! Ça a drôlement augmenté la recrudescence! Et pis ces jeunes là... c'qui leur faudrait c'est une bonne guerre! Ça leur apprendrait à vivre! Entre nous, on n'était pas si mal que ça en 40 hein... Allez, merci, et au revoir d'être venus"
"–Comme le montre ce témoignage auquel nous donnerons valeur de sondage statistiquement valide, les français s'inquiètent de l'insécurité et réclament des mesures fortes au gouvernement.
–Sans transition, nous passons au reste de l'actualité en bref. Naturellement, dès que n'aurons pas plus d'informations, vous en serez les premiers informés.
–Toutafé Julie. L'actualité en bref donc, avec...
l'inauguration de la toute nouvelle Trump Tower, destinée à servir de nouveau QG au président des USA en remplacement de la Maison Blanche. Le président Trump aurait touïté je cite : "Pas question que je me récupère une piaule occupée par un nègre démocrate."
–Médecine : grave incident lors du test clinique d'un vaccin contre la connerie. Plusieurs chroniqueurs de TPMP sont à déplorer.
–Santé : l'espérance de vie des français augmente de nouveau cette année. Doit-on s'en inquiéter? Qui paiera pour les retraites? Faut-il abattre les vieux? Dans un quart d'heure l'analyse de l'économiste en chef de la rédaction : Jérôme Kerviel.

–Société : le moral des ménages français est en hausse. L'impact sur les ventes d'antidépresseurs pourrait être désastreux : suppressions d'emplois à craindre dans plusieurs laboratoires pharmaceutiques. Nous interrogerons notre invitée Mimi Mathy dans 10 minutes sur ce problème épineux.
–Et nous allons revenir dans un instant sur l'information prioritaire du jour : la prise en otage par un dangereux groupe de terroristes de la mouvance Al'Ustucru du chat de la mère Michel. Après la publicité nous pourrons assister en direct à l'assaut surprise du RAID. Mais avant cela, voici la météo présentée par Sophie Potiche.

–Alors Sophie, quel temps faut-il craindre? Trop chaud? Trop froid? Trop sec? Trop pluvieux?
–Euh... et bien Kévin... euh... C'EST LA CATASTROPHE! IL VA TOMBER DES CORDES EN BRETAGNE! ON VA TOUS CREVEEEEEER!
–Merci Sophie, et on y reviendra avec notre invité politique : Raël. Tout de suite, une page de pub."






Vous vous dites que j'exagère? Pourtant dans une certaine mesure, ce phénomène n'a sans doute pas été sans incidence sur l'élection de Donald aux USA, qui a pas mal surfé sur les différentes peurs (peur des immigrants, du terrorisme, du chômage, etc...) suscitées par les médias, qui pourtant battaient majoritairement pavillon pour son adversaire... Les médias ne font pas l'opinion, mais ils peuvent influencer les comportements...

–Mais pourquoi on continue si on le sait?

Le fric. Les publicitaires veulent que leurs pubs soient vues et pénètrent des esprits malléables. Or, un public effrayé ou stressé est plus manipulable. Notons que cet état d'esprit convient aussi plutôt bien aux politiciens : il est plus facile encore une fois de susciter l'adhésion à un programme surfant sur la trouille (mesures sécuritaires, haine de l'étranger, mesures contre la fraude sociale, etc...) qu'à un programme faisant appel à l'intelligence des gens et à une vision de long terme.

Posez-vous la question, et répondez-y honnêtement : sur l'année écoulée, vous avez déjà ressenti une forme de crainte en écoutant les infos, en particulier sur des sujets ne vous touchant pas directement? Dans ce cas bravo, vous avez certainement été victime de l'effet chocotte-minute. Et maintenant, demandez-vous si cela n'a pas influencé votre jugement (habitudes de consommation, orientation politique, etc...).

–Et c'est quoi la solution? Plus d'infos?

Non bien sûr : se voiler la face est aussi peu constructif que de se monter le bourrichon pour rien. Disons que déjà, il vaut mieux sélectionner ses sources, et éviter les chaines d'info continue, particulièrement racoleuses.

–La presse écrite, internet, c'est mieux?

Bof. Si la presse écrite traite en général les sujet avec plus de profondeur, elle n'échappe pas à une certaine forme de surenchère. C'est visible dans les gros titres, les éditoriaux... Quant à internet, le bon côtoie le nawak le plus total. L'idéal est donc de :
  1. modérer sa consommation d'info (inutile d'écouter en boucle la même info toute la journée)
  2. croiser les sources en privilégiant les contenus sourcés et ettayés
  3. apprendre à repérer les formulations et traitements volontairement anxiogènes
  4. garder à l'esprit que le monde est loin d'être aussi hostile que les médias nous le laissent penser (la preuve, une petite nana toute seule avec sa moto peut se balader au Pakistan ou en Iran sans se faire trucider ni violer)
  5. UFC
–Que vient faire là l'Union Française des Consommateurs?

Non, pas l'Union Française des Consommateurs, je parle d'Utiliser de Ton Fucking Cerveau!!! Y a pas, ça reste la meilleure arme contre la connerie.
Ok, on n'est pas tous équipés...